Cambodge et petites confidences

Revenir au Cambodge treize ans après notre première visite est un peu déroutant. Le nombre de touristes a décuplé et proportionnellement, le nombre de restaurants, d’hôtels et de pensions. Le nombre d’expatriés ayant ouvert leurs commerces est important : ici, comme nous l’ont expliqué plusieurs d’entre eux, tout dollar gagné est acquis, l’impôt est inexistant. C’est un pays sans état, les profs sous-payés rançonnent les élèves, les policiers inventent des règles de circulation pour gagner quelques dollars. Chacun utilise le pouvoir que lui donne sa fonction pour arrondir ses fins de mois. Le touriste est souvent considéré comme un porte-monnaie mobile qu’il faut traire et ce n’est pas toujours fait avec tact. Les ONG pansent ainsi les manquements d’un état démissionnaire. Le Cambodge a peut-être passé de l’ultra-communisme à l’ultra-libéralisme. J’ai parfois l’impression que tout est à vendre ici : les îles, les forêts protégées et plus grave, les gens : leur honneur ou leur corps.

Avec une telle présence d’occidentaux, nous nous promenons dans les rues presque incognito, peu de gens nous saluent, les enfants passent inaperçus. Mon ego est un peu blessé, nous étions tellement habitués aux sourires et aux airs surpris en voyant nos chérubins, que la quasi indifférence de la population est décevante. Mais qu’est-ce que je viens finalement chercher en voyageant, est-ce l’admiration des gens ? D’ici ? De ceux restés en Suisse ? Nier cette composante serait chercher une humilité que je n’ai pas ! Mais ces hordes de touristes, dont nous faisons partie, venus dépenser leurs dollars dans ce pays ne me laissent pas indifférent. Pourquoi est-ce que je cherche à me sentir différent ? Parce que nous sommes plus proches des gens ? Parce que nous cherchons à parler quelques mots de khmers ? Parce que nous osons aller dans des coins reculés où peu de monde va et où il n’y a pas grand-chose à faire ? J’avoue que je serai assez méfiant du japonais préférant passer du temps à Corbeyrier plutôt qu’à Interlaken.
Non, la seule différence que nous avons avec la plupart des touristes, c’est d’avoir vu ce pays à la naissance de son tourisme dans les années 2000, mais nous n’avons rien de plus : nous visitons les mêmes lieux, prenons les mêmes bus, dormons dans les mêmes guesthouses. Nous ne sommes que des touristes au milieu des touristes ! C’est un peu triste, non ?

Mais nous sortons quand même du lot avec nos trois enfants ! Quand même ? Quand même quoi ? « C’est courageux de voyager avec trois enfants ! ». Au début, nous disions « non » d’un air très convaincu et plus les semaines passent et plus nous avons tendance à répondre par l’affirmative : « oui, il faut un certain courage pour avoir trois enfants, déjà, hein ? Mais pour voyager avec eux, il en faut beaucoup ! ». Je me rends compte que dans ce blog nous partageons nos bons moments et il y en a beaucoup quotidiennement. Cette envie de partager le positif est certes, peut-être louable ou bon pour notre image, mais est-ce honnête et qu’est-ce cela donne cinq personnes partageant la quasi-totalité de leur temps ensemble ?

Cela ressemble à de la fondue. Parfois, un peu de maïzena lorsqu’elle a tendance à se séparer : un câlin, un repas à l’occidental, une sortie. Parfois, il faut donner un coup de chaud, une menace ou une remontrance. C’est dynamique, rien n’est jamais acquis. Lorsqu’un enfant vit une période durant laquelle il est las du voyage, il faut le gérer, l’écouter : il est en général incapable de le formuler, alors il le dit à sa façon : non collaboration, opposition ou pleurs irrationnelles. Rien ne va, on reste tranquille au guesthouse pour que les enfants puissent jouer, celui qui ne sent plus bien en voyage va vouloir sortir, visiter, faire des activités. On fait une activité, il nous reproche qu’il n’est jamais tranquille. Vous ajoutez le fait qu’il n’y a pas de filtre, pas de copain ou de connaissance devant lesquels il pourrait perdre la face en faisant une crise et cette dernière peut prendre une ampleur considérable.
L’inertie du groupe peut aussi être problématique, nous voulons partir, c’est cinq fois qu’il faut répéter de se préparer à celui qui manque de volonté, nous haussons le ton et il prétendra avec des yeux de merle en frit, qu’il n’avait rien entendu. Bref, en voyage, l’éducation se poursuit de jour en jour. Voyager ce n’est pas fuir le quotidien, c’est en vivre un autre, mais les difficultés d’éduquer des enfants en 2015 demeurent et répéter à un enfant, las de voyager, que c’est une chance de vivre une telle aventure ne sert à rien ! Dans ces moments-là, ses legos restés en Suisse auront plus de poids que n’importe quelle activité !

Prendre du recul sur nos enfants nous permet souvent de relativiser : ils se promènent maintenant dans les rues poussiéreuses et pleines de détritus comme s’ils étaient nés ici.
Nous dormons souvent dans des chambres à deux grands lits, les enfants se couchant selon des schémas improbables : les trois alignés dans le sens de la largeur ou deux côte à côte et le troisième en bas du lit. Cette proximité est super à vivre, mais je ressens parfois qu’ils auraient besoin d’intimité, se retrouver seul dans la chambre pour jouer tandis que le reste de la famille est à l’extérieur dans la cour du guesthouse est précieux.

Nous avons plusieurs fois songé à rentrer lorsque le climat est trop pesant, lors de ces journées où les désobéissances se succèdent alors que nous-même adultes, nous sommes las. Puis, une sortie, le sourire d’un marchant, une bonne attention de qui que ce soit et le moral revient. Nous nous rendons alors compte de la flexibilité ou de la faculté d’adaptation de nos enfants, ils mangent quand même du riz tous les jours depuis trois mois en ne se plaignant peu des repas. Ils n’ont que quelques livres, un sachet de lego, leur doudou, un jeu de cartes et avec ça ils partent souvent dans des histoires qui peuvent durer un après-midi entier. Ils partagent ainsi des grands moments de complicité. Le revers, ou comme le ying et le yang – nous sommes en Asie ! – c’est leurs querelles régulières, leur besoin de se mesurer et parfois, c’est en véritable conflit que cela se transforme. A trois le jeu des alliances et des trahisons à de moult possibilités mais dans notre situation, on ne peut pas envoyer le provocateur dans sa chambre ! Gérer cela au milieu des difficultés du voyage – trouver un hébergement, un moyen de transport, un lieu où se restaurer – est parfois éreintant.

Mais cette fatigue était aussi présente en Suisse. Notre richesse c’est d’avoir le temps de reprendre ces problèmes avec chacun une fois l’orage passé pour pouvoir les amener à comprendre comment mieux vivre, comment être plus positif et voir le bon côté des choses. Ils découvrent l’ambivalence de la vie : ils sont parfois mal en voyage mais ne désirent pas pour autant rentrer !

Nous découvrons aussi leur richesse au quotidien.
La curiosité énorme de Quentin : l’histoire des pays visités, pourquoi les bateaux flottent, pourquoi les gens sont pauvres, pourquoi le monde est ce qu’il est. Cette étincelle qu’il a dans les yeux lorsqu’il a éclairé un sujet en atteignant la limite de son attente est plaisante à voir.
Samuel a des yeux de lynx, il repère une chouette ou une chauve-souris dans la nuit, une chenille multicolore remontant le mur d’une maison. Il est émerveillé par la beauté d’un temple ou d’un paysage ou d’un de ses dessins. Cette étincelle qu’il a dans les yeux lorsqu’il admire est plaisante à voir.
Jules joue souvent au charmeur, il fixe les gens, grand sourire aux lèvres ou yeux retroussés pour grimacer, aime aller demander l’addition au restaurant dans la langue locale. Cette étincelle qu’il a dans les yeux lorsqu’il obtient des rires et des sourires et se fait finalement prendre en photo fait plaisir à voir. C’est toute la famille qui en profite, ça fait passer le courant avec les gens

La confiance que les enfants nous accordent est aussi très nourrissante, certains diront que c’est normal, que nous sommes leurs parents. Mais lorsque nous leur disons nos doutes sur un élément des journées à venir, eux ils y voient une aventure. Demain, nous partons pour Phnom Penh, capitale du Cambodge où Massimo, le parrain de Quentin nous rejoindra pour quinze jours. Nous sommes dans une petite ville à huitante kilomètre de cette dernière. Nous avons trois possibilités : la moins chère, prendre un tuktuk pour aller au marché pour prendre un bus dont nous ignorons les horaires ; la plus confortable,  prendre un taxi privé qui nous prendra devant l’hôtel et nous mènera directement à notre hôtel à Phom Penh, cette fois nous avons réservé ; la plus improbable, prendre le taxi des écrevisses : nous nous trouvons dans le coin de la ville où elles sont pêchées, un habitant nous a dit qu’à neuf heures des minibus de Phnom Penh venaient les chercher pour les amener sur les marchés de la capitale. Il semble que nous pourrions prendre l’un de ses minibus. Une fois les options présentées, qu’est-ce que les enfants ont-ils choisi à l’unanimité ?

Ils aiment vraiment bien les bêtes !

Christophe

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Une réflexion sur “Cambodge et petites confidences

  1. Salut les copains!
    Comme le temps passe vite, je ne vous ai même pas encore écrit depuis que vous êtes partis, désolée,… Mais Mathieu et moi suivons assidûment votre périple jour après jour grâce à votre newsletter, vive la technologie moderne! Rien à voir avec votre long voyage il y a 13 ans, où internet n’était pas ce qu’il est maintenant et où on se disait parfois « pas de nouvelles, bonnes nouvelles »…
    Merci beaucoup à vous cinq de partager avec nous votre sacrée aventure! J’adore vous lire, on a l’impression d’être juste à côté de vous, c’est fou!
    Val tu nous as manqué à notre week-end entre fille à Chamonix pour l’anniversaire de Corinne, on a bien pensé à toi. Désolée Christophe, les mecs ont bu tout le génépi au refuge le week-end dernier, ça doit te rappeler des souvenirs… 😉
    Gros becs à vous 5 et à Mas aussi!
    Anna & Mathieu

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